Les techniques de Combat à Mains Nues (Verum Kai) sont abordées de manière principielle plutôt qu’en suivant strictement le cursus formel de chacun des styles étudiés. J’y intègre par ailleurs les apports d’autres disciplines martiales que j’ai eu l’occasion de pratiquer. La nature de nos techniques est telle qu’il n’est pas véritablement possible de s’entraîner au combat libre comme en « sparing boxing ». Cela dit, les méthodes d’entraînement sont conçues de manière à habiter la pleine intensité des frappes et à atteindre la vitesse d’exécution maximale (en fonction des aptitudes de son partenaire), en suivant des schémas codifiés, ce qui évite les risques de blessure et développe le contrôle de soi, tout en donnant l’occasion d’effectuer un travail émotionnel et de se conditionner à l’impact.

Cette thématique est plutôt réservée à des pratiquants d’arts martiaux et sports de combat désireux de se concentrer sur l’efficacité martiale, mais elle demeure ouverte et utile à tous lorsqu’il s’agit d’appendre à se connaître et à gérer ses schémas émotionnels dans une relation sous tension.

Mon enseignement du combat à mains nues est principalement basé sur les styles du Sud (Thekkan Sampradayanam / Marma Addi) et du Centre (Madhya Sampradayanam / Kalam Chavitt), dont les structures sont inscrites dans des figures géométriques (Yantra). Les formes de ces styles sont relativement courtes et elles associent des enchaînements de frappes à des schémas de déplacement qui sont pratiqués en solo et avec partenaires. Elles comportent également des exercices de combat combiné (Kai Poru) où l’attention est mise sur le renforcement, les mudras utilisés (position de la main), les différents angles de frappes et de contres ou encore les réactions à adopter à mains nues face à un adversaire armé.

Une trame principielle se dégage naturellement de ces styles que j’ai appris comme deux traditions distinctes, mais que certains maîtres considèrent comme ayant une origine commune, issue de la culture martiale tamile dont le Thekkan Kalari est plus nettement imprégné. Le style du Centre (Madhya / Kalam Chavitt) comporte 64 Kalam (figures géométriques sur lesquelles sont basés les déplacements – Chuvadu), ce qui n’est pas sans rappeler les 64 hexagrammes du Yi-King chinois ou encore les 64 cases de l’échiquier (inventé en Inde). La structure de ce style, qui comporte en outre « 18 mains » et 96 Cheru Thozil (exercices courts) est pareille à une boîte à outils, un alphabet complet que seuls les pratiquants les plus libres dans leur créativité seront capables de transformer en phrases complexes et personnelles. Cette approche m’a beaucoup inspiré et plus de 15 ans après y avoir été initié, j’extraie encore de nouvelles applications basées sur les combinaisons d’exercices que j’ai appris.

C’est en m’appuyant sur les entrées en contact issues de ces deux styles que je déroule le système de clefs et de projections dont le fond semble commun aux trois styles que j’ai étudié. J’intègre également des préparations physiques et des conditionnements au combat plus directement liés au style du Nord (notamment le pouli ankam – combat de tigres du Vaddakhan Sampradayanam) dans la transmission du Verumkai Prayogam (combat à mains nues), qui comporte de nombreuses nuances et sous-catégories de techniques.

Si j’ai pris de la liberté sur la pédagogie que j’utilise pour transmettre ces techniques, c’est notamment en raison du fait que je pratiquais déjà d’autres arts martiaux et sports de combat lorsque j’ai découvert le Kalarippayat. De ce fait, j’ai cherché à intégrer toutes mes compétences martiales et toujours mis le Kalari à l’épreuve d’autres styles, par souci d’efficacité et parce que le combat est selon moi un espace où se manifeste la vérité : ça marche ou ça ne marche, mais il est impossible de tricher dans un échange sans complaisance entre artistes martiaux. Je m’efforce donc de proposer un format pédagogique susceptible de permettre à des artistes martiaux expérimentés d’intégrer leurs acquis au sein d’un système inclusif et principiel, plus ouvert que ne le serait une approche traditionaliste (nb : par « traditionalisme » j’entends reproduction de la forme avec perte de fond, comme dans le folklore, estimant pour ma part maintenir un esprit traditionnel en me servant de la forme pour mettre en évidence le fond, lequel est commun à tous les styles qu’il transcende).

Enfin, il est important de distinguer l’approche d’un art martial traditionnel de celles d’un sport de combat ou de la self-defense. En effet bien qu’il y ait de nombreux points communs dans les techniques et principes mis en œuvre dans les trois, l’état d’esprit nourrit chez le pratiquant demeure très différent. Traditionnellement, il n’y avait pas de compétition en Kalarippayat, mais uniquement des duels à mort entre champions (Ankam), destinés à trancher un conflit sans avoir à engager des forces armées dans une bataille de grande envergure. Les Kshatriya (caste des guerriers) pratiquaient leur art en étant conscients qu’il s’agissait de donner ou de recevoir la mort, le plus souvent au service d’un seigneur qui devait être guidé par la recherche de l’action juste (Dharma) et cet art ne devait sous aucun prétexte servir en dehors d’un cadre dicté par la rigueur morale et la recherche de justice. Bien entendu les temps ont changé et les Gurukkals se sont vu interdire la pratique et la transmission de leur art pendant l’occupation anglaise, ce qui a certainement nuit à sa préservation. Cela dit, les enseignements ont été maintenus en secret et le Kalarippayat contemporain est encore imprégné de fortes valeurs morales, largement influencées par des récits épiques tels que le Ramayana ou le Mahabarata dont les héros servent encore de modèles aujourd’hui. Ainsi le Kalarippayat demeure une voie de réalisation (Sadhana) destinée à celles et ceux qui ressentent une affinité avec l’art guerriers guérisseurs (et non plus réservés exclusivement aux membres des castes guerrières).

Je m’efforce moi-même d’emprunter ce chemin et j’envisage la transmission des techniques de combat avant tout comme un support de travail relationnel où une situation de tension maîtrisée s’avère propice à faire ressortir la nature de chacun et révélatrice de ses réactions face à la peur. L’engagement attendu chez mes élèves est variable selon les individus et progressif dans son intensité, le focus étant avant tout mis sur la détente, qui doit prévaloir dans l’entraînement pour assurer le contrôle de soi et la sécurité de tous.

Par ailleurs, je m’efforce de transmettre l’idée qu’une Sadhana doit devenir un état d’être et qu’elle ne doit pas se limiter aux temps d’entraînement formel. C’est en permanence que l’on est un artiste martial, ou on ne l’est jamais. Si dans la vie, on fuit face à la première difficulté, il en sera de même sur le ring et l’entraînement à lui seul ne suffit pas à forger un mental de guerrier. L’école est la vie elle-même et il y a des combats discrets qui semblent parfois anodins auxquels on ne peut se soustraire si l’on désire s’affûter sois-même. Or l’âme d’un guerrier doit être pareille à une lame qui parfaitement maîtrisée, n’aura plus à sortir du fourreau et la présence martiale s’affine dans le quotidien en relevant les défis que l’existence nous offre. C’est là que réside le Grand Djihad de l’Islam ou pour le dire autrement, le combat intérieur que chacun se doit de mener face à son petit soi si il désire emprunter une voie de libération.

C’est ainsi que je conçois la dimension spirituelle présente dans notre art, considérant que le combat à mains nues offre un véritable support de positionnement personnel et de travail relationnel. En effet, je crois que toute relation implique un rapport de force – même inconscient et entre proches affectueux – et qu’apaiser ses relations suppose d’abord d’identifier la violence et les conflits dont peu d’entre nous sont totalement dépourvus. Une fois reconnue il est possible de gérer cette violence, d’apprendre à se positionner pour faire respecter son espace, mais également d’identifier plus clairement les intentions d’autrui et de reconnaître plus honnêtement celles qui nous habitent.

Le caractère direct du combat au corps à corps implique un engagement qui met en mouvement la dimension émotionnelle et nos exercices mettent en lumière les états d’être tels qu’ils sont réellement. En cela la voie martiale est une épreuve de vérité et loin d’entretenir l’agressivité, elle permet au contraire de bâtir des coopérations saines, conscient de ses forces et de ses limites.