Si je présente parfois la troisième étape de mon enseignement comme de la Manipulation d’Objets plutôt que d’Armes, c’est notamment pour rendre manifestes les ponts qui existent avec les objets des circassiens ou les outils des artisans et indiquer que cet enseignement est accessible à tous et n’engage pas encore le pratiquant dans la confrontation martiale bien qu’il y prépare.

Traditionnellement, dans la style du Nord (Vaddakhan Sampradayanam), lorsque les pratiquants ont assimilés les postures et les déplacements de base contenus dans les premières formes, ils sont initiés au maniement des Koltari (Armes en bois) en commençant par les formes de combat du bâton long. Avant cela il est toutefois préférable de maîtriser les saisies de bâton, les rotations et les angles de frappes. Ce travail préparatoire se nomme Vadu Visal et il se retrouve dans tous les styles de Kalarippayat et dans d’autres traditions martiales du Sud de l’Inde, comme le Silambam ou le Karlakatai.

A mes yeux, il s’agit d’un étape fondamentale, non seulement pour s’acheminer vers le combat armé, mais également pour intégrer des automatismes utiles dans le combat à mains nues, car ce système d’entraînement permet entre autre d’assouplir et de renforcer les articulations des membres supérieurs tout en développant la coordination avec les déplacements. Si certains enseignants précisent parfois que cette pratique est surtout destinée aux festivals et aux démonstrations et que les techniques de combat sont différentes, il n’en reste pas moins vrai que les fondamentaux de la manipulation d’objet conditionnent des gestes, des postures et permettent de trouver l’équilibre entre relâchement et tonicité qui prépare la maîtrise des frappes armées ou à mains nues.

La première arme enseignée en Kalarippayat est le bâton long, comme c’est le cas dans de nombreux arts martiaux (notamment dans plusieurs styles de Wu-Shu – Arts Martiaux Chinois). Ceci n’est en rien arbitraire, il faut comprendre que toute arme conditionne un mouvement de par sa forme, ses dimensions, son poids et autres caractéristiques qui font sa spécificité. Ainsi de par sa longueur, elle permet un maniement à deux mains, entraîne la coordination des deux membres et place les adversaires à la première distance de combat (laquelle sera progressivement réduite dans le curriculum classique du style du nord). Par ailleurs, étant une arme en bois (Koltari), elle limite les blessures causées en cas d’accident durant l’entraînement. Cela explique pourquoi le bâton long est de toutes celles enseignées l’arme enseignante par excellence.

Dans les stages où j’aborde spécifiquement le maniement des armes, je décline souvent les exercices du bâton long au bâton court et à la massue, afin de rendre visible l’unicité des schémas de manipulation. Contrairement au bâton court, le bâton long de par sa taille, exige des alignements parfaits (pour ne pas percuter les membres inférieurs) et il a davantage d’inertie dans les rotations ce qui facilite l’assimilation du flot contraction / détente. Par ailleurs c’est une arme légère (environ 250 g) contrairement aux massues qui nécessitent une parfaite maîtrise des timings pour ne pas se faire mal, ce qui le rend accessible aux débutants et notamment aux enfants pour lesquels il est préférable de ne pas manipuler des charges lourdes au dessus des épaules prématurément.

Ici aussi l’enseignement que je prodigue est basé sur la géométrie et se veut principiel et outre le bagage recueilli auprès de mon maître, j’intègre également des exercices de Wu-Shu, de Kali-Escrima, de Silambam ou de Karlakatai, lorsque j’estime qu’il permettent de compléter mon propos en vue de couvrir tous les angles et plans de l’espace possibles.

Je me suis par ailleurs initié au bâton de contact, m’aidant notamment du « Dragon Staff » que certains amis circassiens m’ont présenté comme le vélo avec des roulettes (…) qui facilite l’apprentissage du vélo ! J’ai ainsi découvert l’existence d’un art traditionnel chinois nommé Fei Cha (« Sān Chǎ Gùn » ou « Flying Fork ») qui se pratique avec un objet ressemblant au Triskul de Shiva ou au Trident de Poséidon – riche de dimensions symboliques. Au delà du symbolisme, le trident entraîne la rotation du manche et décentre son point d’équilibre ce qui amplifie l’inertie présente dans l’objet et conditionne une manipulation spécifique en exigeant des compétences très proches de celles que développent les styles internes chinois (Nei Chuan). Il y a par exemple beaucoup de ponts à faire entre les exercices de base du Dragon Staff et les Tiou Shou (Poussées de mains / Mains collantes) du Tai Chi Chuan.

Cette remarque m’amène à envisager l’origine de nos formes de combat à mains nues comme résultant du maniement des armes, mais un peu à la manière de l’oeuf ou de la poule, dont on se demande encore qui était là le premier. Le style du Nord (Vaddhakan Sampradayanam) a clairement opté pour un système d’apprentissage où le maniement des armes est abordé comme un préalable au combat à mains nues. D’autres styles comme le Xing Yi Chnois – voie de la ligne droite – font clairement apparaître leur relation directe avec le maniement d’une arme précise – ici la lance.

Ainsi, en plus d’être à mon sens nettement supérieurs aux exercices de musculation classiques qui remplissent une seule fonction, nos techniques de manipulation d’objets qui développent également la coordination, la souplesse articulaire et intègrent des schémas posturaux, permettent en outre de s’imprégner de conditionnements martiaux propres à chaque arme. En effet manipuler un objet, qu’il s’agisse d’une arme ou d’un outil, c’est avant tout faire un avec lui, ce qui suppose de comprendre et de respecter son essence et de s’effacer derrière, afin de ne jamais contredire sa nature, mais plutôt de se laisser guider par elle. L’objet devient alors une extension de la conscience (une orthèse) et son usage un enseignement direct délivré par l’objet lui-même. Dans le sud de l’Inde, les pratiquants saluent systématiquement leur arme avant et après s’en être servie, témoignant ainsi le même égard que celui qui est dû à un partenaire d’entraînement. Envisagée de cette façon, l’arme devient enseignante et ce n’est pas elle qui est vénérée, mais les principes auxquels elle permet d’accéder.

Pour conclure, j’effectuerai un dernier parallèle qui m’est chère avec l’artisanat, où comme chacun sait, on a coutume de dire qu’il n’y a pas de bon ouvrier sans bon outil. Or un bon artisan a non seulement le soucis de l’entretien de ses outils, mais également du choix de l’outil approprié à la tâche et enfin et surtout du geste et de la posture adaptés à son emploi. Je retrouve ici tous les ingrédients qui constituent la relation à l’arme, surtout lorsque l’outil employé est tranchant et potentiellement dangereux à utiliser car dès lors, son utilisation requiert une qualité de présence et de concentration à travers lesquelles celui qui le manipule effectue nécessairement un travail sur soi. Ainsi le forgeron se forge en forgeant et le charpentier s’affûte en tranchant. Cela dit tous les artisans ne possèdent pas la même conscience corporelle ou le même soucis de l’ergonomie. C’est la raison pour laquelle, je propose également des formations spécifiquement étudiées pour accompagner les travailleurs dans leur quotidien, en particulier les ouvriers du bâtiment ou du secteur agricole, amenés à accomplir des tâches exigeantes physiquement et souvent traumatisantes en raison de leur caractère répétitif. Je mets alors l’accent sur le travail postural, l’assouplissement et le renforcement physique préventif et les contre-postures adaptées pour éviter que le corps s’enferme dans les structures que le travailleur est amené à répéter.

Cet enseignement est donc ouvert à tous et je crois pouvoir dire qu’à l’heure actuelle, préserver nos arts suppose de trouver comment les rendre utiles à des gens qui n’ont pas pour vocation de les utiliser sur un champ de bataille, comme c’était autrefois le cas.