Oli Kalari

Je m’efforce d’enseigner ce que l’on pourrait appeler l’Art Martial Primordial ou Principiel, considérant que la diversité des styles contemporains, à l’image des cultures, sont les manifestations variées des principes et archétypes que le corps humain peut exprimer. Ne prétendant pas en avoir fait le tour, il s’agit plutôt de présenter la quête qui m’anime et m’oriente en tant qu’enseignant, chercheur et pratiquant d’arts martiaux.
En découvrant le Kalarippayat, je me suis tout de suite aperçu des similitudes avec d’autres arts – en particulier avec le Wu-shu (Arts Martiaux Chinois) – ce qui m’a permis un apprentissage rapide. Cela dit, c’est en enseignant et en échangeant avec d’autres pratiquants de diverses disciplines que j’ai progressivement élaboré la trame de mon enseignement, à travers lequel je m’efforce d’intégrer tout ce que j’ai eu l’occasion d’apprendre sous forme de synthèse archétypale permettant de naviguer entre les arts.
Ce faisant, il m’arrive fréquemment de m’appuyer sur les formes et exercices du Kalarippayat pour transmettre les principes ou décliner les méthodes que j’ai pratiqués dans d’autres styles et vice-et-versa. Pour moi il ne s’agit pas de créer un nouveau style ou de fusionner des morceaux éparses, mais plutôt de m’assurer que ce que je transmets est fonctionnel et cohérent avec les enseignements contenus dans d’autres disciplines également valables et ayant leurs propres spécificités permettant de mieux éclairer tel ou tel aspect de la pratique martiale ou énergétique.
Un jour mon maître m’a dit « je te transmets un squelette qui autrefois avait également de la chaire et une peau ». Or mon maître C.M Sherif Gurukkal a étudié avec passion l’art du Kalarippayat auprès de différents Gurukkal et il fait parti de ceux qui ont fait perdurer une tradition très riche qu’il n’a jamais cessé d’approfondir. Il va sans dire que je n’ai pas reçu toute sa connaissance et que si lui-même ne prétend pas avoir conservé l’intégralité de la tradition, je ne peux décemment y prétendre. Cela dit cette phrase a ouvert pour moi un espace de recherche et nos nombreux échanges autour des applications martiales, du fonctionnement du corps subtil, des parallèles avec la kinésithérapie ou encore des différentes traditions spirituelles m’ont poussés à rechercher ce que pouvaient être « la chaire et la peau », en m’appuyant sur la structure du « squelette » qu’il m’a transmis. Ce qu’il a humblement désigné ainsi – conscient que les Gurukkals du passé possédaient un savoir plus vaste que le sien – n’en reste pas moins une magnifique structure, probablement plus « brute » et archétypale que celle qui se retrouve dans d’autres arts martiaux plus récents. C’est une des raisons pour lesquelles je considère le Kalarippayat comme mon « Art Racine » et qu’il constitue quoique j’enseigne mon socle de base.

Cela dit j’ai toujours soif d’apprendre et je m’efforce d’introduire dans mon enseignement toutes les connaissances que j’ai acquises en Kalarippayat, mais également à travers d’autres pratiques et expériences. Je pars du principe que l’on ne peut enseigner que ce que l’on est et que n’ayant pas eu un maître unique, ni une pratique exclusive, il est juste que je partage l’ensemble de ce qui a constitué mon propre parcours. Je considère en outre « qu’il n’y a de nouveau que ce qui a été oublié » et que ce qui a été oublié dans une tradition ne l’a pas forcément été dans une autre. C’est la raison pour laquelle je m’autorise à puiser dans différentes sources lorsque j’enseigne, prenant toutefois soin de distinguer ce qui appartient au cursus traditionnel de ma lignée de Kalarippayat et de préciser ce que j’emprunte à d’autres enseignants et disciplines auxquelles je suis également initié.
Ainsi mon ambition en tant qu’enseignant est de transmettre une trame universelle du mouvement et d’en dégager aussi bien les principes du combat que ceux de la conscience du corps subtil, en m’appuyant sur la structure du Kalarippayat qui, plus de quinze ans après que l’avoir découvert, m’apparaît encore comme un diamant brut, que je façonne à ma mesure, sans prétendre pouvoir en faire le tour, ni avoir accès à tout ce que recèle cette tradition.
Mon approche se veut fidèle à l’esprit de la Tradition – dont l’essence est immuable mais la forme sans cesse en mouvement – ce qui la rend unique et créative dans la limite du respect des principes qui m’ont été transmis. Je m’efforce de restituer l’essence de la tradition du Kalarippayat, mais en évitant de singer ce qui ne m’appartient pas et sans chercher non plus à me restreindre quant aux formes à employer, usant librement de toutes celles qu’il m’a été permis de revêtir, puisant ainsi abondamment dans d’autres disciplines indiennes (Yoga / Tantra), autres arts martiaux, sports de combat (Wu-shu / Boxe) et arts du mouvement (Cirque, Sports de montagne) auxquels j’ai été initié et insufflant les concepts métaphysiques empruntés aux différentes sources auxquelles j’ai accès.
Cette manière de faire n’a pas été préméditée, elle s’est imposée d’elle-même en enseignant et ce sont en grande partie mes élèves, riches de leurs propres parcours, diverses dans leurs sensibilités et leurs capacités, qui m’ont inspiré les adaptations et les compléments qui sont aujourd’hui intégrés dans mon enseignement. Je crois qu’il est naturel qu’il en soit ainsi et que je ne peux pas restituer l’esprit de ce que mon maître m’a transmis en cherchant à imiter strictement sa pédagogie et qui plus est, en m’adressant à un public dont les aspirations et les possibilités sont différentes de celles qui étaient les miennes lorsque j’étudiais auprès de lui.

Étudier avec moi c’est donc accéder à une transmission du Kalarippayat enrichie et adaptée à un public occidental, qui ne peut toutefois pas se substituer à ce que j’ai eu la chance de rencontrer en l’étudiant en Inde.
Mon Maître m’a beaucoup appris et m’a transmis généreusement un solide bagage technique dans trois styles, ainsi que les bases thérapeutiques du Kalarippayat. Cependant je ne possède pas son érudition d’une part et la tradition keralaise (sud-ouest de l’Inde) comporte d’autre part des aspects qu’il m’est impossible de restituer dans le contexte au sein duquel j’évolue : le climat tropical qui permet l’usage des huiles ayurvediques pendant la pratique ; le Kalari (espace d’entraînement) creusé dans la terre argileuse du Kerala ; le Malayalam – langue keralaise de racine tamoule, dans laquelle sont données les commandes verbales (Vaittari) et bien d’autres aspects appartenant à cette terre et à cette culture qui m’ont accueillis et nourris avec douceur et générosité. Pour ceux qui en ressentent l’appel, je ne peux que recommander un séjour au Kerala
Cela dit j’espère être en mesure d’offrir à mes étudiants un trait d’union avec le Kerala et le Kalarippayat Traditionnel, enseignant en français, en anglais ou en italien en m’efforçant d’être en symbiose avec le lieux et les pratiquants qui sont réunis. Pour cela j’ai structuré mes enseignements sous forme d’entrées thématiques, chacune d’entre elle étant basée sur le socle traditionnel qui m’a été transmis, tout en étant enrichie de ce qui appartient à mon propre parcours.